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La justice des possibles : une alternative à l’employabilité ?

Home > Vies actives soutenables > La justice des possibles : une alternative à l’employabilité ?

La justice des possibles : une alternative à l’employabilité ?

Posted on 24 août 202624 août 2026 by André
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Épisode 3 /Une autre boussole pour les vies professionnelles à venir ?

Après avoir parlé, dans l’article précédent, de ce que peut vouloir dire « habiter son travail », je veux ici m’arrêter sur un mot — employabilité — qui structure depuis des décennies les parcours d’accès à l’emploi. Car avant d’habiter un travail, encore faut-il en avoir un.

Inaccessible ?

Dans son impressionnant roman Les Furtifs[1], Alain Damasio décrit des villes du futur où des quartiers entiers ont été achetés et privatisés par de grandes marques, où l’accès à certains espaces urbains ne relève plus du droit pour tous mais d’un forfait (standard, premium, privilège) payé au préalable. Accès conditionné, sélection par abonnement, inaccessibilité de biens communs accaparés. : tout cela n’est pas une simple dystopie censée nous alerter. Cela existe déjà en partie et ces processus sont amplifiés par les algorithmes de sélection.

Car ce qui est promu comme une personnalisation des services se fonde sur une évidence largement documentée et très ancienne : les règles du marché s’appliquent aussi aux « biens communs », et la marchandisation grignote progressivement l’équité. Il ne s’agit pas seulement de souligner la multiplicité de couloirs impraticables : on en fait toutes et tous l’expérience (enfin, non, justement, pas toutes et tous !). Il s’agit surtout de montrer comment cela est justifié et étayé, pour en faire une sorte d’évidence indiscutable. Cette accessibilité ne relèverait pas d’un système social sélectif où l’ascenseur social est en panne. Une inversion étonnante est proposée : la personne n’aurait pas les qualités attendues ou la motivation nécessaire. Et elle devrait combler ce qui lui manque pour s’ajuster aux attendus ! Et c’est aussi une réalité pour l’emploi.

Accès réservés, corridors inaccessibles, options réduites : comment ces processus de rétrécissement de l’avenir se construisent-ils ? Comment mettent-ils en danger les valeurs d’équité ? Comment l’hyper-individualisation du moment amplifie-t-elle la responsabilité personnelle jusqu’à générer l’impuissance ? Ce serait à chacun(e) de se hisser à l’étage suivant par son travail et sa volonté, sauf qu’on n’est pas tous lestés pareil ! Et les égoïsmes du moment, comme l’évoque Camille Peugny[2], n’aident pas vraiment ceux qui n’ont pas l’option premium. Et que l’ascension sociale est aujourd’hui plus liée à la rente qu’au travail. « En France, la part de la fortune héritée dans le patrimoine total représente désormais 60 % contre 35 % au début des années 1970 ». Note du CAE de décembre 2021[3].

Inemployable ?

Pourtant, cette inaccessibilité a besoin d’autres justifications. L’employabilité est l’argument idéal. Depuis plusieurs décennies, le mot s’est fait une place de choix dans l’argumentaire d’une nouvelle forme d’adéquationnisme. De quoi parle-t-on ? On peut définir l’employabilité[4], comme la probabilité plus ou moins élevée qu’a une personne en recherche d’emploi de le trouver, en somme, la capacité à obtenir un emploi. Ce qui décrit bien une relation, et non un état ; un processus fluctuant, et non une caractéristique intrinsèque à la personne. Si on en reste à cette définition probabiliste, la notion ne pose pas de problème majeur. Cela peut être utile pour la personne en l’aidant à repérer ce qui est précisément attendu.

Mais, par extension l’employabilité a vite été utilisée dans un qualificatif : inemployable. On bascule du côté du jugement. Or, ce mot qui a l’air de dire quelque chose sur une personne ne dit en réalité qu’une chose : à cet instant précis, sur ce marché précis, selon des critères qu’elle n’a pas choisis, elle ne correspond pas à ce qu’on attend d’elle. C’est un écart de conformité qui s’est transformé en jugement de valeur. L’employabilité apprécie un standard mouvant, dont les critères évoluent au gré des cycles économiques. Dans cette acception, c’est un outil au service de celui qui recrute. Que l’on soit jeune en recherche d’un premier emploi ou salarié expérimenté, cette situation est difficile à vivre et peut laisser démuni. Comment agir sur des critères qui n’ont rien à voir avec la capacité réelle à occuper l’emploi visé ?

Pourtant, ce qui peut être interprété comme un déficit personnel est très souvent un manque de conditions matérielles bien concrètes : un accès, un réseau, une possibilité d’explorer avant de s’engager. Mais aussi un marché plus ou moins tendu ou ouvert. L’employabilité (dans sa version jugement) invisibilise les conditions d’accès plutôt que les interroger. On demande à la personne de combler les écarts. Sauf quand les tensions de recrutement apparaissent. Et la démographie à venir ouvre une nouvelle donne. C’est là que l’on mesure enfin la relativité du concept d’employabilité.

Les capabilités comme justice des possibles : trois dimensions concrètes

Peut-on trouver une alternative pour éviter qu’une probabilité ne se transforme en jugement ? L’économiste Amartya Sen[5] a proposé la notion de capabilités : ce qu’une personne peut réellement accomplir et devenir. On peut aussi le formuler comme « les vies qu’elle a des raisons personnelles de valoriser ». Ce sont deux logiques différentes, qu’on confond pourtant sans cesse. L’employabilité demande : correspondez-vous à la demande et au marché et comment vous en rapprocher ? Les capabilités demandent : quelles vies pouvez-vous et voulez-vous réellement mener ? La première question regarde vers le marché. La seconde regarde vers la personne : ce qui l’attire, et ce à quoi elle accorde de l’importance. Et s’intéresse à l’éventail des chemins réellement praticables. Sen appelle facteurs de conversion tout ce qui détermine si une ressource (diplôme, droit, revenu…) se transforme réellement en capacité d’agir : les caractéristiques propres de la personne, son environnement social, son environnement matériel. À ressources égales, deux personnes peuvent ainsi avoir des possibilités très différentes. La loi « Liberté de choisir son avenir professionnel » est l’illustration d’un droit qui n’est pas effectif pour tous car de plus en plus conditionné.

La justice des possibles peut ainsi s’analyser à partir de trois dimensions, qui permettent d’observer si des possibles sont réellement accessibles (et pas que théoriques).

  • La densité des possibles. Ce n’est pas le nombre d’options qui existent sur le papier, mais celles réellement accessibles à une personne donnée. Un emploi peut exister comme option tout en restant fermé en pratique, faute d’un diplôme, d’un réseau ou d’un capital de départ qu’on n’a pas : une question de liberté effective.
  • Le coût d’exploration. Ce qu’il faut payer et risquer — en temps, en argent, en sécurité perdue — pour seulement tester une voie avant de s’y engager. Un stage non rémunéré, une formation à financer, une période sans revenu stable : plus ce coût est élevé, moins on peut se permettre d’explorer avant de choisir. C’est un facteur majeur d’injustice.
  • La réversibilité des choix. La possibilité de ne pas poursuivre, de revenir en arrière ou de bifurquer sans que ce soit une catastrophe personnelle. Un parcours juste n’est pas celui qui garantit de trouver du premier coup : c’est celui où bifurquer reste possible.

Une politique des corridors ? Une attention à la vulnérabilité ?

On comprend à travers ces trois dimensions les risques à la fois de fragmentation et d’isolement. Cela concerne tant les personnes que les collectifs résidant dans des lieux géographiques éloignés des grands axes. Comme en écologie de la conservation, on perçoit le risque de rétrécissement des possibles. Ainsi, sur une carte, des passerelles et des corridors existent parfois mais ils peuvent être difficiles d’accès, trop étroits ou nécessitant des conditions préalables. Ils restent impraticables dans les faits. C’est ce que peut vivre une personne dite « éloignée de l’emploi » qui a parfois le sentiment que les parcours sont déjà préécrits à partir de facteurs sur lesquels elle n’a pas la main. Et où elle constate que les coûts matériels d’exploration ou de changement géographique seraient trop élevés pour elle.

Les expérimentations territoire zéro chômeurs[6] sont très éclairantes à ce sujet notamment dans ce qu’elles permettent de co-construire au niveau local. Mais aussi dans les principes qui les fondent (« Personne n’est inemployable ») et les modalités de financement sur lesquelles elles s’appuient. Les approches fondées sur la médiation active à l’emploi [7] sont également riches de retours d’expériences sur les espaces de jeu et de négociation qu’elles ouvrent, notamment entre la personne et l’entreprise.

Par ailleurs, ces dimensions supposent une capacité d’action qu’on ne possède pas également à tout moment. Cynthia Fleury[8] rappelle que la vulnérabilité n’est pas un accident qui frapperait quelques-uns, mais une condition partagée. Soutenir quelqu’un pendant une fragilité n’est pas une exception à corriger, c’est une condition ordinaire pour que les corridors restent praticables. Y compris quand on n’est pas au mieux de sa forme.

Ce que cela change en termes de politique publique

Cette critique de l’employabilité n’est pas nouvelle et a été largement documentée, sans grand impact sur les politiques d’emploi et de recrutement. Les approches par les capabilités insistent sur le point de vue des personnes et sur les facteurs de conversion (rendre praticables les couloirs) et ont nourri de nombreuses expérimentations. Mais elles n’ont pas transformé les pratiques de manière significative : on se contente souvent de modifications sémantiques (pouvoir d’agir, liberté de choix) sans changer les conceptions sous-jacentes. Pendant ce temps, l’analyse statistique des données du marché perpétue un adéquationnisme, certes relooké mais tenace. Enrichir notre boussole des vies professionnelles soutenables peut se faire, même modestement, à travers quelques gestes.

  1. Clarifier ce que l’employabilité génère et empêche — La responsabilisation excessive de la personne exclut tout levier de négociation et fait porter l’effort sur la seule stratégie individuelle. Dans le cadre de la justice des possibles, l’employabilité n’est pas un score qui juge mais un état de transaction fluctuant, qui ne dit rien des compétences ni de la motivation. L’enjeu est de recréer les conditions d’une négociation où les efforts ne sont pas toujours consentis par les mêmes. Et l’approche par les capabilités ouvre des perspectives. Et implique une réflexion tant sur les modalités de recrutement que sur le processus d’intégration dans l’emploi.
  2. Élargir réellement les corridors — La société peut politiquement prendre en compte la densité des options, le coût et la réversibilité des chemins qu’elle offre réellement. Élargir les corridors devient un enjeu de justice sociale. Cela existe déjà (bourses, quotas, financements dédiés…). Mais c’est sans doute insuffisant. Car on a tendance à faire parallèlement l’inverse : focalisation sur des contrats, sur les « droits et devoirs », conditionnalité des appuis et des ressources…..autant d’éléments qui peuvent renforcer le sentiment d’impuissance et qui perpétuent un système qui a le marché comme seule boussole. Pourtant, d’autres options existent et peuvent être opérationnalisées si la volonté politique existe : droit à l’expérience, réversibilité possible, financement de l’exploration plutôt que de la seule formation, modes de reconnaissance des parcours non linéaires. Cela n’enlève en rien la part et la responsabilité de la personne dans ses choix mais peut réduire l’épuisement de celles et ceux qui se sentent dans une impasse.

3. Expérimenter des dispositifs d’accompagnement réellement expérientiels [9]

Concrètement, ces enjeux sont présents à tous les âges de la vie. Nous avons vu l’importance de l’expérience dans la construction d’un chemin professionnel. Or, l’accès à l’expérience nécessite souvent, dans nos systèmes, d’avoir déjà formalisé un projet, voire de l’avoir validé.

On pourrait aller plus loin que ce que l’on fait déjà avec un droit à l’expérience rémunéré, ouvert « à qui n’a pas encore d’expérience professionnelle ». Sa fonction ne serait pas de vérifier ni même de construire un projet mais de faciliter l’entrée dans le monde du travail par l’expérience à partir d’immersions dans des situations de travail réelles. Nous avons de nombreux modèles déjà éprouvés en France[10]. On pourrait s’appuyer sur 3 principes : 1- Variété des situations de travail ; 2- Mobilité géographiques et pluralité des expériences sociales ; 3- Accompagnement à l’analyse de ces expériences (réflexivité).

De nombreuses expérimentations ont été développés en France dans le cadre des projets PIC[11]. Cela pourrait permettre de développer une alternance, un processus d’orientation expérientiel qui ouvre des perspectives et ne mette pas la pression sur le « bon choix ». Cela va dans le sens des principes développés par la philosophe L.A Paul[12] évoqués dans l’article 1. Mais pourrait aussi l’adapter à des actifs en recherche de bifurcation professionnelle, en complément du bilan de compétences et du conseil en évolution professionnelle.

Plus modestement et très concrètement, quand on accompagne des personnes en recherche d’emploi, cela peut s’incarner dans une affirmation simple et traduite en actes : les personnes ne sont pas réductibles à leurs freins et à leurs manques par rapport à un indicateur de conformité. Elles sont porteuses de ressources. Le rôle de l’accompagnateur est de repérer avec elles des contextes professionnels dans lesquels ces ressources pourront se mobiliser, et où les chemins d’accès sont suffisamment praticables pour les emprunter. Chercher une situation professionnelle propice au cheminement est plus accessible que trouver le métier pour sa vie. On l’intègre comme une expérience à vivre et non comme une finalité. Cela peut alléger la pression sur le choix.

Et si la question n’était pas « es-tu employable ? » mais « quels chemins sont réellement ouverts pour toi ? »

Pour celles et ceux qui me l’ont demandé : la série est constituée de 6 articles successifs, inspirés d’un essai/manifeste à paraître en fin d’année 2026 : Et si ton travail pouvait changer le monde — Politiser l’orientation ; rendre sa vie professionnelle soutenable.


[1] Alain Damasio, Les furtifs, Éditions La Volte, 2019

[2] Camille Peugny, Le triomphe des égoïsmes, PUF, 2026

[3] Note N° 69, CAE, Repenser l’héritage, décembre 2021, https://cae-eco.fr/static/pdf/cae-note069s.pdf

[4] Voir à ce sujet les nombreuses contributions de Bernard Gazier notamment Employabilité et politiques publiques : un apprentissage centenaire et inachevé. Florent Noël et Géraldine Schmidt. Employabilité et mutations industrielles, ISTE Éditions, 2021.

[5] Amartya Sen, Un nouveau modèle économique : développement, justice, liberté, Paris, Odile Jacob, 2000

[6] Territoire zéro chômeurs de longue durée, https://www.tzcld.fr/decouvrir-le-projet/les-convictions-et-fondamentaux/

[7] Voir Transfer IOD https://transfer-iod.org/public/mediation-active-a-lemploi/ et SEVE Emploi https://www.seve-emploi.com/

[8] Cynthia Fleury, Le soin est un humanisme, Paris, Gallimard, collection « Tracts », 2019,

[9] Dans le dernier article de la série (N°6), nous détaillerons les propositions concrètes tant en termes de dispositifs qu’en terme de méthodes d’accompagnement

[10] Voir les périodes de mise en situation en milieu professionnel PMSMP

[11] Plan d’investissement dans les compétences,

[12] Laurie-Ann PAUL, Ces expériences qui nous transforment, Eliott Éditions, 2023

Épisode 2 :

Habiter son travail : de quoi parle-t-on ?

Épisode 1 :

Une autre boussole pour les vies professionnelles à venir ?

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