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Renoncer sans se résigner ? Le « moins » comme puissance d’agir

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Renoncer sans se résigner ? Le « moins » comme puissance d’agir

Posted on 28 août 202628 août 2026 by André
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Épisode 4 /Une autre boussole pour les vies professionnelles à venir ?

« Rien ne suffit à qui considère comme peu ce qui est suffisant »

— Fragments d’Épicure.

Renoncer ?

Renoncer ?  Ce n’est pas le verbe le plus mobilisateur pour commencer un article sur la puissance d’agir. Il fleure bon l’abandon et le rêve jeté par-dessus bord. Il sonne aussi comme le constat d’un arrêt. Le mouvement est interrompu et le déploiement s’arrête. Dans une époque qui promet à chacun de se réaliser voire de se dépasser, d’atteindre des objectifs, renoncer ne fait pas partie du vocabulaire conquérant et de la fable entrepreneuriale. Alors pourquoi renoncer ? Parce que l’on n’a pas eu de chance ? On s’est blessé et on ne peut pas poursuivre la course ; on n’a pas obtenu le crédit bancaire et le projet d’entreprise est impossible…). Dans un environnement obsédé par la positivité, renoncer est le verbe idéal pour losers !

Et si c’était aussi l’inverse ? Et si, dans un monde qui doit décider et apprendre à faire avec moins (moins de ressources, moins d’énergie, moins de croissance infinie) savoir renoncer devenait une des formes les plus adéquate de la puissance d’agir, plutôt que son contraire ? Mais avant cela, une précision : quelle équité possible dans des stratégies individuelles et collectives de renoncement ?

Faire avec moins : un discours élitiste ?

Car ce discours sur la frugalité peut sonner comme un nouveau tour de passe-passe, une injonction insupportable si on ne le documente pas précisément : ce sont souvent les mêmes qui sont sommés de se priver, pendant que d’autres continuent comme s’ils n’étaient pas concernés.

Les données[1] sont sans ambiguïté. Depuis 1990, les émissions des 0,1 % les plus riches n’ont cessé d’augmenter, tandis que celles de la moitié la plus pauvre de l’humanité ont légèrement diminué. Si le monde entier polluait au rythme de ces 0,1 % les plus riches, le budget carbone mondial serait épuisé en moins de trois semaines — et ce sont eux, pas les 50 % les plus modestes déjà proches de la cible en France, qui devraient réduire leurs émissions individuelles de près de 99 % d’ici 2030 pour respecter l’objectif de +1,5°C. Et ce sont les populations les moins responsables du dérèglement climatique qui en subissent, aujourd’hui, les conséquences les plus violentes. En France, les 50 % des ménages les plus modestes sont déjà proches de l’objectif climatique fixé pour 2030, quand les 1 % les plus riches devraient diviser leurs émissions par dix. Et ce sont les populations les moins responsables du dérèglement climatique qui en subissent, aujourd’hui, les conséquences les plus violentes.

Le discours sur la frugalité devient inaudible, voire obscène, s’il s’adresse en priorité à celles et ceux qui n’ont jamais eu les moyens de consommer trop. La vraie question n’est donc jamais seulement « qui doit renoncer ? » mais qui est sommé de renoncer, et à quoi et qui ne renonce jamais à rien ?

Renoncer n’est pas se résigner

Mais on voit aussi que les ambiguïtés du renoncement peuvent amener à l’évacuer de nos réflexions. Pourtant, c’est un levier qui peut être pertinent mais à certaines conditions. Le philosophe Alexandre Monnin[2] invite à distinguer un renoncement subi — brutal, non anticipé, non démocratique — d’un renoncement choisi, organisé et politisé collectivement. Il ne s’agit pas d’une position morale mais d’un constat lucide, qui peut être partagé et discuté, autour de ce qui ne peut plus être maintenu en l’état. Et mobilisé dans des situations concrètes (collectivités, réseaux d’acteurs, infrastructures). Il s’agit de « réencastrer nos organisations, nos manières de faire, nos technologies… à l’intérieur des limites planétaires[3] ».

On peut essayer de prolonger cette distinction à l’échelle individuelle, pour comprendre ce qui sépare, concrètement, un renoncement lucide d’une résignation. Cinq dimensions valent la peine d’être regardées une par une, parce que la différence ne saute pas toujours aux yeux.

  1. Ce qui est nommé, ou pas : la résignation reste silencieuse. Le renoncement lucide amène à nommer précisément ce qu’il abandonne.
  2. Le rapport à la cause : la résignation risque d’intérioriser l’abandon comme un défaut personnel ou une malchance : « je n’étais pas à la hauteur ». Le renoncement lucide identifie les faisceaux de cause et argumente sa décision
  3. Ce que cela ouvre ou ferme : la résignation peut refermer, installer une sorte d’impuissance qui déborde bien au-delà du domaine concerné. Le renoncement lucide ouvre : il libère une énergie qui peut se rediriger ailleurs.
  4. Le rapport au temps : la résignation peut figer. Le renoncement lucide reste daté, contextualisé, voire révisable si les conditions changent.
  5. La perte : le renoncement lucide le traverse sans le nier.

Renoncer, c’est aussi intégrer que cette perte est nécessitée par des enjeux plus importants, qui peuvent nous dépasser.

A quoi tenons-nous, vraiment ?

Dans son article « À quoi tenons-nous ? » (Revue Projet, 2019[4]), Bruno Latour écrivait : nul autre que la personne concernée ne peut décrire ce à quoi elle est réellement attachée ? Ce qu’il proposait d’appeler son « territoire », non pas un espace géographique, mais la somme de ce qu’on est prêt à entretenir et à défendre pour subsister. Comment distinguer, concrètement, ce qui relève d’un besoin de ce qui relève d’un désir qu’on a fini par croire nôtre ? Bruno Latour en tire, pendant la période COVID[5], un exercice d’auto-description en plusieurs temps : lister les activités qu’on souhaiterait voir ne pas reprendre, et pourquoi ; puis celles qu’on souhaiterait voir reprendre ou même inventer. La distinction n’est pas toujours celle qu’on croit : certaines activités qu’on pensait indispensables se révèlent, une fois nommées, superflues — d’autres, qu’on tenait pour secondaires, apparaissent alors comme réellement importantes

Cet exercice rejoint une intuition plus large. Une partie de ce qu’on croit vouloir n’est pas toujours un désir à soi : la comparaison sociale, le marketing, les normes de réussite façonnent aussi des aspirations qu’on finit par intégrer. On peut viser une vie professionnelle qui ressemble à celle qu’on nous montre comme réussie. Amartya Sen le formulait autrement en parlant des vies qu’on a des raisons personnelles de valoriser.

Distinguer ce qui relève d’un besoin essentiel (se loger, se nourrir, se soigner, avoir du temps pour ceux qu’on aime…) de ce qui relève d’un désir intériorisé n’est donc pas un exercice de pureté ascétique. C’est une condition pour clarifier ce à quoi on tient. Et ce qui nous tient.

Le « moins » comme puissance d’agir ? pas si simple…

Ainsi, renoncer, c’est aussi se délester de ce qui encombrait le chemin vers ce qui compte réellement. Et ce qui est essentiel aujourd’hui est de moins en moins dissociable de ce qui peut préserver l’habitabilité de notre monde commun.

Encore une fois, cette question du vouloir « moins » est difficile à argumenter après notre été caniculaire : on y débat de « plus » de climatisations, de canadairs, de moyens de prévention. Et cela est légitime. Mais on peut vite confondre la nécessité de « faire face » quand les épreuves arrivent et l’action sur la multiplicité des causes. Les temporalités ne sont pas les mêmes. Le réchauffement climatique n’est pas un aléa mais la résultante de décisions. En comprendre les causes et les réponses possibles nécessite d’interroger des modes de vie fondés sur les logiques extractivistes. Tous les débats actuels sur « l’écologie punitive » relèvent de ce couloir argumentatif : on veut bien faire des efforts (surtout les autres) mais il est important que « rien ne change ». On pourrait penser que la proximité de ces catastrophes, que beaucoup ont vu de près, va générer une prise de conscience et des actions résolues.

Mais il faut se méfier de ce raccourci optimiste. On connaît tous les biais cognitifs à l’œuvre pour éviter la dissonance cognitive (recueillir et mettre en avant les informations qui vont dans le sens de ce qu’on pense). Mais il y a un autre facteur plus inquiétant. Ce n’est pas parce qu’on vit et qu’on éprouve directement une catastrophe qu’on est prêt, pour autant, à renoncer à ce qui l’a provoqué. L’anthropologue Élise Boutié[6], à partir d’un terrain mené après un mégafeu en Californie du Nord, montre que l’oubli domine souvent le récit des catastrophes vécues. Au lieu de dissiper le déni, il l’exacerbe. Avoir traversé le pire ne produit pas mécaniquement la volonté de changer ce qui l’a rendu possible. C’est peut-être la vraie difficulté du renoncement choisi : il n’est pas déclenché par l’évidence des faits vécus, mais suppose un travail actif contre notre propre tendance à l’oubli. Car tout sera fait pour revenir à la configuration initiale. Quitte à réécrire l’histoire !

Un défi collectif : ne pas revenir à la configuration initiale ?

Peut-on renoncer collectivement au statuquo, et si oui, à quelles conditions ? Car on perçoit bien que ce ne sont pas des arguments moraux qui mobiliseront. Même les faits sont analysés avec des filtres voire niés. Alors, imaginer notre monde avec moins, c’est un défi de plus ! Parler ensuite de décroissance, c’est se heurter à un tir groupé. Sur ce sujet, l’économiste Timothée Parrique[7], défend une thèse qui peut heurter l’évidence commune : la croissance économique n’est pas le remède à nos crises ; elle en est largement la cause. Une économie peut prospérer sans croître indéfiniment, à condition de repenser complètement son organisation. Comme pour le renoncement, on peut distinguer la décroissance choisie de la privation subie. Produire et consommer moins, ce n’est pas vivre nécessairement moins bien. C’est parfois la condition pour vivre mieux, une fois qu’on cesse de confondre accumulation et bien-être. Mais pour porter attention à cette approche, sans doute faut-il s’affranchir d’une croyance tenace, qui relève souvent de la foi : le progrès version technosolutionnisme. Ainsi, il suffirait de creuser encore le lit du Rhin pour que les barges à conteneurs continuent à circuler malgré la baisse de niveau du fleuve due à la sécheresse. Comme si cela allait faire pleuvoir !

Le renoncement, dans cette perspective, n’est pas un rejet de ce qu’on désire. C’est une condition pour que le monde reste habitable : pour nous, et pour ceux qui viendront après. Mais attention à un contresens : cette frugalité choisie n’a rien à voir avec celle qu’on impose depuis toujours aux plus précaires, qui n’ont jamais eu le choix. Ni au slogan maintes fois rabâché du « faire mieux avec moins » qui cache souvent une simple optimisation des moyens en temps de réduction d’effectifs ! Ce dont il est question ici, c’est de ce que les plus dotés n’ont, eux, jamais eu à s’imposer. Et de ce que collectivement, nous décidons « de ne plus faire » pour préserver le vivant.

Renoncer, c’est aussi redéployer

Il reste une dernière confusion à lever : renoncer n’est pas seulement enlever, soustraire. C’est aussi réorganiser : faire circuler ce qui stagnait, réemployer ce qui était gaspillé, rediriger une énergie plutôt que la perdre.

On peut à ce propos convoquer Spinoza. Dans l’Éthique, il développe l’idée qu’un attachement qui nous épuise ne disparaît jamais par la seule volonté de s’en défaire : il faut, dit-il, un affect contraire et plus fort pour le remplacer (IV, 7). Renoncer à ce qui épuisait (un poste qui n’avait plus de sens, la compétition permanente, l’accumulation pour elle-même) n’est donc jamais une simple mise à la corbeille : c’est ouvrir la place à un autre attachement, qui augmente à son tour la puissance d’agir. Le renoncement n’est donc pas une perte. C’est clarifier ce à quoi on tient. Et c’est un redéploiement. Et cette puissance, comme le rappelle Spinoza, ne se vit jamais seule : elle se compose aussi avec celle des autres.

Débattre de ce qui ne peut plus être fait ; choisir le renoncement plutôt que le subir ; voir dans le renoncement un redéploiement plutôt qu’une perte. Trois gestes qui se répondent, et qui font du « moins » non pas le contraire de la puissance d’agir, mais l’une de ses formes les plus concrètes et les plus collectives. Trois gestes de plus pour notre boussole !

Et si la question n’était jamais seulement « à quoi devons-nous renoncer ? »
mais aussi « vers quoi cette énergie libérée peut-elle aller ? »


[1] Données extraites de Oxfam, Le pillage climatique des ultra-riches, Octobre 2025

[2] Alexandre Monnin, Politiser le renoncement, Divergences, 2023. Il est co-fondateur du courant de la redirection écologique

[3] Interview Alexandre Monnin Renoncer à certaines choses : la redirection écologique.

[4] Bruno Latour, A quoi tenons-nous ? Revue Projet, 2019

[5] Bruno Latour, « Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise[5] », AOC, 2020

[6] Voir sa thèse Elise Boutié, La maison brûle : cultiver le déni du changement climatique après un mégafeu en Californie du nord, 2024./ https://theses.fr/2024EHES0039

[7] Thimotée Parrique, Ralentir ou périr, Seuil, 2022

Épisode 3 :

La justice des possibles : une alternative à l’employabilité ?

Épisode 2 :

Habiter son travail : de quoi parle-t-on ?

Épisode 1 :

Une autre boussole pour les vies professionnelles à venir ?

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