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Pouvoir d’agir : entre habillage individualiste et leviers politiques ?

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Pouvoir d’agir : entre habillage individualiste et leviers politiques ?

Posted on 3 septembre 20263 septembre 2026 by André
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Épisode 5 /Une autre boussole pour les vies professionnelles à venir ?

Pouvoir d’agir : une inflation sémantique ambiguë ?

Powerwashing ? Et si le pouvoir d’agir devenait un slogan de plus ?

Développer son pouvoir d’agir ; devenir acteur de sa vie professionnelle ; reprendre son destin en main… Ces formules ont envahi le coaching individuel, les textes relatifs à la formation, les dispositifs d’accompagnement et plus largement les discours managériaux. L’intitulé de la loi de 2018 « pour la liberté de choisir son avenir professionnel » en est l’illustration. L’avantage de tels registres de langage, c’est qu’ils sont plutôt consensuels : nul ne s’oppose frontalement à de telles affirmations, qui relèvent de l’évidence. Néanmoins, leur grand niveau de généralité masque des conceptions sous-jacentes multiples, voire contradictoires.

Au sortir d’un été éprouvant à tous points de vue, où je/nous avons fait l’expérience d’une relative impuissance face aux désordres du monde, cette référence incessante au pouvoir d’agir interroge. Un petit tour d’horizon de l’actualité suffit : impacts du changement climatique sur nos vies ; alertes nombreuses sur les mutations du travail liées aux IA génératives ; impuissance du droit international à garantir quoi que ce soit face aux prédations multiples… Alors, avant que la campagne électorale à venir ne recycle ce vocabulaire volontariste et soi-disant mobilisateur, n’est-il pas utile de mieux cerner de quoi on parle ? Surtout quand on l’aborde à propos de la conduite de vies professionnelles de plus en plus conditionnées par ces transformations à l’œuvre. Les futurs étudiants qui ont attendu tout l’été leur affectation de rentrée voient de quoi je parle, et interrogent avec humour le pouvoir d’agir… des algorithmes.

Pouvoir d’agir : de quoi parle-t-on ?

Invoquer le pouvoir d’agir des personnes n’est, pour certains, qu’un jeu de langage : en somme, changer de vocabulaire pour parler de processus bien documentés liés à la motivation humaine. On peut ici commencer par le définir simplement comme la possibilité d’avoir un impact sur ce qui est important pour nous. Cette définition a l’avantage de croiser à la fois les approches du DPA (Yann Le Bossé[1]) et la notion de capabilité d’Amartya Sen[2] (développée dans l’article 3). Yves Clot[3] utilise également la notion de pouvoir d’agir dans son approche de la clinique de l’activité, mais dans une filiation très différente : il désigne ce qui s’empêche ou se restaure dans un collectif de travail réel. On voit la variété des sources. Quelques points sont importants à préciser.

Ces approches empruntent leur légitimité à des idées authentiquement émancipatrices (empowerment, liberté de choisir, émancipation, reconnaissance du pouvoir et des compétences de chacun) dans une approche communautaire. On retrouve une filiation politique plus ancienne encore : les mouvements féministes du Sud, Paulo Freïre et sa Pédagogie des opprimés, avec un objectif de transformation des rapports de pouvoir, pas uniquement de développement personnel individuel.

Le pouvoir d’agir a déjà largement impacté tant les pratiques que la réglementation. On le retrouve notamment dans les principes du libre choix, du consentement éclairé et de la participation de la personne dans le secteur sanitaire et social, avec la loi de 2002.

Mais plus largement aussi, dans des champs professionnels très divers : les patients-experts à l’hôpital, les chartes de participation en travail social, l’accompagnement des personnes en situation de handicap, les conventions citoyennes. Et bien au-delà de la France, puisque ce mouvement relatif à la place et à la contribution des personnes se retrouve dans de grands textes internationaux sur les droits humains.

Pouvoir d’agir : sur quoi porter l’attention ?

Dans une approche strictement individuelle, le développement du pouvoir d’agir en accompagnement s’appuie sur des principes qu’il est important de clarifier : tout ce qui va permettre aux personnes d’augmenter leur possibilité d’action sur ce qui est important pour elles. Cela implique :

  • La focalisation sur les ressources des personnes plus que sur leurs freins et difficultés (la présomption de compétences) ;
  • La possibilité pour les personnes d’être partie-prenante, de mettre du « leur » dans la décision ;
  • La notion de contribution : co-élaborer une décision, ce n’est pas uniquement être d’accord, c’est bien contribuer au processus ;
  • Une attention aux contextes facilitants, par exemple que les personnes puissent choisir une modalité pédagogique qui leur convient mieux ;
  • L’importance accordée à la singularité et aux spécificités de chaque situation, ce qui suppose à la fois la possibilité qu’elles s’expriment et que leur point de vue soit pris en compte.

Par ailleurs, le développement du pouvoir d’agir ne relève pas uniquement de stratégies individuelles mais aussi de logiques plus communautaires : en somme, prendre en compte ce qui a de la valeur pour chaque personne, ses proches et sa communauté.

« Powerwashing » : un habillage individualiste pour des enjeux collectifs ?

Mais on voit bien les dérives possibles quand la notion de pouvoir d’agir est filtrée dans des approches plus néolibérales. Elle se transforme vite en slogan : « Celui qui veut peut. ». S’y agrègent des visions de personnes qui forcent le destin parce qu’elles en veulent vraiment ! Dans cette optique, il suffirait de fournir des ressources aux personnes pour qu’elles puissent exercer librement leur pouvoir d’agir.

Or, comme nous l’avons développé précédemment, ce pouvoir d’agir est conditionné : nous n’avons pas tous les mêmes voies d’accès. Certains corridors sont inaccessibles, voire impraticables. Cette liberté de choix est d’ailleurs de plus en plus sévèrement encadrée dans les champs de l’évolution professionnelle : fléchage des financements, reste à charge pour l’accès aux dispositifs, risques liés aux bifurcations à géométrie variable, contractualisation…

Marie-Hélène Bacqué et Carole Biewener documentent précisément cette dérive[4]. La diffusion internationale de la notion d’empowerment, portée par de grandes organisations et par les États, s’est faite au prix d’une « domestication », d’une neutralisation du concept. Cette dépolitisation fait disparaître ses dimensions sociales et collectives au profit d’une approche strictement individuelle. Ce qui devait interroger le pouvoir politique en est venu à l’occulter : il suffirait, désormais, de trouver en soi les ressources, la motivation, l’attitude adéquate au regard des attendus du système. Le tour de passe-passe est étonnant. Et inquiétant.

Et tout cela est propice à réduire à l’impuissance (avec le ressentiment livré avec) tout en donnant le sentiment de soutenir les personnes. Renvoyer la responsabilité au seul individu, c’est précisément ce qui neutralise la question politique que ce pouvoir devrait ouvrir. Alors, que reste-t-il du pouvoir d’agir, une fois qu’on lui retire son habillage individualiste ? C’est la question que je voudrais ouvrir au bout de cet article. Et cela ne concerne pas uniquement nos choix professionnels, mais aussi nos modes de vie et nos engagements citoyens. Car le moment s’y prête.

Agir : commencer et… persévérer ?

Alors, si on veut aller au-delà d’une conception individualiste et héroïque du pouvoir d’agir, il nous faut le situer dans un système d’acteurs où chaque entité n’est ni toute-puissante, ni impuissante. Et cela pose au départ le constat de notre inter dépendance. Nous sommes liés. Cela suppose de distinguer différents niveaux d’action. Étonnamment, un référentiel plutôt institutionnel peut nous y aider. Le cadre européen des compétences en durabilité (GreenComp[5], Commission européenne, 2022) dissocie l’agentivité politique, l’action collective, et l’initiative individuelle. L’agentivité politique est décrite ainsi : s’orienter dans le système politique, déterminer qui est responsable sur le plan politique et a l’obligation de rendre des comptes pour les comportements non durables, et exiger des politiques efficaces au service de la durabilité.

On peut se l’appliquer à nous-mêmes. On peut aussi intégrer les trois niveaux d’action (politique, collectif, individuel) dans les processus d’accompagnement.

Au-delà de ces différents niveaux d’intervention, on peut aussi distinguer différents processus. Nous en proposons deux, intéressants parce que très opérationnels. Le premier renvoie au commencement : agir, c’est commencer, en référence aux apports essentiels d’Hannah Arendt[6]. Chaque commencement introduit dans le monde une possibilité qui n’existait pas avant lui. Le deuxième renvoie à l’amorce, en référence aux travaux de François Jullien[7], qui pondère la dimension de rupture pour y introduire l’idée de transformations silencieuses, nécessitant du temps et de la patience.

L’amorce chez François Jullien évoque aussi l’attention à ce qui va advenir. Et qui n’est pas écrit. Ce qui suppose de commencer, recommencer et entretenir le mouvement. Et donc persévérer et être patient. On ne tire pas sur une fleur pour la faire pousser, dit un proverbe chinois. Par contre, on arrose autant que nécessaire !

Agir donc, parce que l’on ne sait pas à l’avance ce que produira notre action. Agir aussi parce que notre persévérance s’accorde avec une attention pour les temps plus longs. Dont il nous faut prendre soin dès à présent, sans relâche. Mais pas seuls.

Choisir son avenir, c’est déjà contribuer au monde qui vient

C’est ici que la question individuelle et la question politique cessent d’être deux questions séparées. S’orienter n’est pas seulement s’adapter à un monde du travail déjà là, comme s’il suffisait de s’y ajuster au mieux. Chaque choix professionnel est aussi une manière d’agir sur ce que ce monde produira demain : quel bien, pour qui, selon quelles règles, avec quels effets sur ce qui nous fait vivre. En rappelant sans cesse que nombre de personnes n’ont pas réellement de choix.

En conclusion provisoire, parler de pouvoir d’agir présente une difficulté : on peut vite s’accorder sur une notion un peu générale, humaniste et consensuelle, sans repérer à la fois les variantes de ces approches et les paradoxes et tensions qu’elle recèle. Si on convient que le pouvoir d’agir n’est pas tant une théorie qu’un faisceau de pratiques sociales en transformation permanente, alors on peut chercher à ne pas en faire une injonction de plus dans un monde où les incertitudes et les ambivalences troublent déjà les perspectives. Remettre les choses à portée de chacun nécessite de clarifier les différents niveaux d’action, pour aller vers quelque chose qui a de la valeur pour nous et qui préserve l’habitabilité du monde : un travail décent et soutenable, pour une vie digne dans un monde habitable. Une utopie ? Une injonction de plus des nantis ?

Faire cela tout seul ? La responsabilité serait bien lourde. La puissance d’agir, on l’a vu dans l’épisode précédent avec Spinoza, ne se vit jamais seule : elle se compose avec celle d’autrui. Camus le formule autrement, dans L’Homme révolté : « Je me révolte, donc nous sommes. » Refuser ce qui est inacceptable ouvre à l’idée qu’un autre état de choses reste concevable. Et dès que nous posons cette affirmation, un nous est institué.

Et notre pouvoir d’aller vers un monde plus habitable
et plus juste dépend de ce pouvoir amplifié par ce nous.


[1] Développement du pouvoir d’Agir selon Yann Le Bossé, Soutenir sans prescrire, Ardis, 2016

[2] Amartya Sen, 2010, L’idée de justice, Paris, Flammarion, 2010

[3] Yves Clot, Travail et pouvoir d’agir, PUF, 2017

[4] Marie-Hélène Bacqué et Carole Biewener, L’empowerment, une pratique émancipatrice ? (La Découverte, 2013)

[5] Green Comp, Cadre européen pour les compétences en termes de durabilité,

[6] Hanna Arendt, Condition de l’homme moderne, (1ère traduction en 1961) Calmann Levy 2018

[7] Voir notamment François Jullien, Les transformations silencieuses, Grasset, 2009

Épisode 4 :

Renoncer sans se résigner ? Le « moins » comme puissance d’agir

Épisode 3 :

La justice des possibles : une alternative à l’employabilité ?

Épisode 2 :

Habiter son travail : de quoi parle-t-on ?

Épisode 1 :

Une autre boussole pour les vies professionnelles à venir ?

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