S’orienter dans le monde qui vient : un (non) sujet politique ?
Que veux-tu faire plus tard ? Cette question traverse toutes les vies, à quinze ans, à quarante, avant l’entrée dans la vie active, pendant une reconversion, après un licenciement. Elle charge d’espoir et d’angoisse les choix d’étude. Et augmente aussi l’incertitude et la peur de se tromper. Elle révèle des injustices que personne ne nomme. Certains couloirs sont réservés. La liberté de choisir est à géométrie variable.
Et pourtant elle reste un non-sujet politique, traitée dans l’angle mort des institutions comme un simple problème d’information sur les métiers, de débouchés, de sélection scolaire ou de techniques d’évaluation ou d’accompagnement.
D’autant que certains présupposés datent. Il s’agirait de définir un projet et d’élaborer un plan pour l’atteindre, ce qui suppose un environnement stable et une personne en capacité de se projeter. Ce monde a disparu, et il ne va pas revenir. Les urgences écologiques vitales nécessitent de penser les impacts de son travail : produire quoi ? Pour qui ? Comment ? Les métiers se redéfinissent au rythme accéléré des IA génératives. L’hybridation des formes de travail augmente la précarisation bien au-delà des statuts autrefois considérés comme fragiles.
Et cette pression sur la planification occulte cette évidence : certains choix échappent au calcul rationnel. Nos décisions nous transforment[1] sans qu’il soit possible d’anticiper nombre d’aléas. La volonté de contrôle se heurte sans cesse au réel, dans son imprévisibilité.
Un monde imprévisible, mais pas par hasard ni pour tout le monde
Le monde du travail ne fluctue plus : il vacille. Cette instabilité n’est pas un accident ou un simple aléa. Elle a aussi une histoire et des bénéficiaires : elle est la résultante d’un modèle socio-économique[2] qui épuise à la fois les ressources planétaires et les protections collectives construites au XXe siècle. L’accaparement et la rente en sont le moteur.
La réponse simpliste est de demander toujours plus aux individus : plus de flexibilité, plus d’efforts pour devenir employable et plus de responsabilité pour chacun. Pourtant, le problème est structurel et convoque de nombreux paramètres.
Toute réponse à l’imprévisibilité risque de reconduire ce transfert de charge, en se contentant d’outiller des individus pour qu’ils affrontent seuls un problème qui est aussi collectif donc politique.
On peut faire un diagnostic confortable, celui d’un monde devenu chaotique « par nature », comme un fait climatique auquel il faudrait s’adapter individuellement. C’est une manière commode de raconter l’histoire. Elle a un mérite : elle ne blâme personne. Elle a un défaut plus grave : elle occulte les choix et renoncements délibérés sous-jacents.
Par ailleurs, ce modèle fabrique, entre autres, deux injustices : il distribue très inégalement les conditions d’un travail vivable, et il rend chacun en partie responsable d’une instabilité qu’il n’a pas produite.
Sans boussole, s’épuiser à planifier ?
Pourtant tout nous incite à faire des plans, à trouver une voie, à définir une cible. Comme si la carte rendait encore compte d’un territoire mouvant. Et qu’il suffisait de trouver le point d’arrivée pour tracer l’itinéraire. Hélas, pour que cela fonctionne, il faudrait un monde suffisamment stable. Ce n’est plus le cas. C’est le quotidien des transitions : se fixer un cap à trois ans, et découvrir un peu plus tard qu’une IA générative a préempté la compétence ; se former à un métier qu’on nous a présenté comme porteur, pour découvrir en sortant de formation que le contexte a changé. Mais c’est aussi vivre dans l’anticipation permanente : anticiper la prochaine mission, le prochain contrat, la prochaine compétence à acquérir. Et cela sans jamais pouvoir se reposer dans un présent stable, parce que le futur qu’on planifie ne cesse de se dérober. La personne devient responsable de sa propre trajectoire et ses choix l’engagent. Mais en face, le monde du travail vacille et ne garantit rien. Je m’engage seul et je dois en assumer les conséquences. La liberté de choisir devient aussi une charge. Cette fatigue est spécifique du monde du travail d’aujourd’hui.
Alors, quelle boussole pour des vies professionnelles soutenables ?
Construire une autre boussole suppose d’interroger nos critères de réussite d’une vie professionnelle : se réaliser, avoir un travail qui a du sens, une position sociale reconnue ? Cette boussole n’est donc pas qu’un outil de choix individuel. En interrogeant son travail à venir, elle ouvre les questions que l’époque ne peut plus éviter. Comment prendre en compte les impacts sur le monde commun présent et à venir ? Comment tenir dans le travail tel qu’il est, mais comment chacun, dans son quotidien, contribue à ce qu’il devienne autre. En observant ce qu’on y produit, pour qui, et comment.
Dans les articles à venir, je ne proposerais pas une carte, qui devient fausse dès que le terrain se modifie. Ni de recettes miraculeuses qui permettraient à chacun de faire fi des contraintes du réel. Je mettrais à votre disposition (et en discussion) une boussole qui s’organise autour de 3 gestes que j’expliciterais :
Habiter[3] : viser l’habitabilité d’un travail, pour soi, pour les autres et les mondes qu’il traverse en interrogeant la seule réussite individuelle mesurée en progression et en stabilité.
Renoncer : distinguer ce qui est subi de ce qui est choisi, et poser la question qu’on ne pose presque jamais : qui est aujourd’hui sommé de renoncer à quoi, et qui ne renonce jamais à rien ?
Agir : rappeler qu’une situation issue de choix peut être changée par d’autres choix, et que la puissance d’agir ne se vit jamais seule. Elle se compose avec celle d’autrui, du collectif de travail jusqu’aux leviers politiques les plus concrets.
Un garde-fou traverse cette proposition : rendre son travail soutenable n’est pas qu’une affaire de vertu individuelle. Je me refuse à ajouter une injonction de plus à celles qui pèsent déjà sur chacun. Les trois gestes ne valent que si les corridors praticables existent et ils n’existent pas pour tout le monde également. Il n’y a pas de travail soutenable sans transformation des rapports de pouvoir qui distribuent, très inégalement, les conditions mêmes d’un travail vivable. C’est une critique structurelle et politique, pas un supplément d’âme réservé à ceux qui ont déjà le choix.
Et si nos choix professionnels contribuaient à changer le monde ?
S’orienter n’est donc pas seulement s’adapter à un monde du travail déjà là : chaque choix professionnel est aussi une manière de décider ce que ce monde produira demain : quels biens ou services ? pour qui ? dans quelles conditions ? C’est aussi chercher à peser sur les décisions collectives pour maintenir le monde vivable. S’engager dans un parcours, ce n’est pas seulement choisir une vie, c’est aussi, même modestement, participer à faire advenir un monde plutôt qu’un autre. Un monde plus juste n’est pas un monde sans renoncement[4], mais un monde où ces renoncements seraient distribués équitablement.
A bientôt pour échanger.
Si vous êtes intéressés par ce sujet, ces thèmes seront développés dans les prochains articles (1 article par semaine). Les prochains articles : «2- Habiter son travail ? De quoi parle-t-on ? » et 3- La justice des possibles : une alternative au concept d’employabilité ?
Si vous êtes professionnels de l’accompagnement et cherchez à découvrir des méthodologies sur « L’accompagnement en mode incertain », rendez-vous en octobre 2026 à Paris (informations en premier commentaire).
A suivre.
[1] L.A. Paul, Ces expériences qui nous transforment, Eliott Éditions, 2023
[2] Voir Arnaud Orain, Le monde confisqué, Flammarion, 2025.
[3] En lien avec le concept d’habitabilité tel qu’il est développé par Baptiste Morizot et Laurent Neyret, Liberté, Dignité, Habitabilité, Tract Gallimard, 2026
[4] Voir Alexandre Monnin, Politiser le renoncement, Éditions Divergences, 2023
