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Lancer des pistes ? Ouvrir des clairières ?

Home > Vies actives soutenables > Lancer des pistes ? Ouvrir des clairières ?

Lancer des pistes ? Ouvrir des clairières ?

Posted on 15 septembre 202615 septembre 2026 by André
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Épisode 6 /Une autre boussole pour les vies professionnelles à venir ?

Quand l’oubli et le déni menacent

Au sortir d’un été caniculaire et scandé par de multiples catastrophes, notre regard sur l’avenir est-il-différent ?

Va-t-on oublier ? Mettre en attente…
alors que nous savons qu’on ne peut plus attendre ?

Débattre à l’infini sur les moyens de rendre cela supportable sans interroger les causes largement documentées sur ce qui arrive et va à nouveau arriver. Ou changer de sujet. Ou encore refaire le film et réécrire l’histoire. Les travaux de l’anthropologue Elise Boutié [1] sur les mégafeux aux états unis nous montrent comment cela fonctionne. Et si jamais vous avez regardé sur Arte la série documentaire, Fuck the planet [2], vous voyez les lobbystes à l’œuvre et les moyens qu’ils déploient pour nous convaincre que tout va bien. Ou alors se résigner, notamment si vous avez entendu la chronique « L’IA ou le vertige de la singularité [3] » et attendre « tranquillement » le moment de « l’auto amélioration récursive », expression compliquée pour décrire le moment à partir duquel un modèle d’IA concevrait seul son successeur, et pourrait faire advenir une machine super intelligente hors de tout contrôle humain.

Alors, à la question « Que veux-tu faire plus tard ? », qui a ouvert cette série d’articles, que répondre ? Et on pourrait ajouter dans le monde tel qu’il se transforme. Ce monde dont nous avons eu un avant-goût tout l’été, partout dans le monde. Montrer l’universalité et la permanence de cette question, tout au long de nos vies, sert à repérer la faiblesse des réponses collectives proposées mais aussi la dépolitisation à l’œuvre. Ce serait une simple question d’adaptation au marché du travail, d’information sur les débouchés ou de pouvoir d’agir individuel. Même les travaux académiques qui documentent cette question depuis des décennies ont relativement peu d’impacts. On les passe sous silence ou si on les évoque, on les prend comme des révélateurs de problème sans aller beaucoup plus loin dans l’analyse. Ainsi l’étude publiée par le CEREQ [4] nous donne des indications précises sur les difficultés d’intégration des jeunes. Et leurs souhaits de changement.

De lanceur d’alerte à lanceur de pistes ?

Il n’y a pas de réponse toute faite à proposer aujourd’hui. On sait juste qu’il est temps de s’y mettre. Agir, c’est bien commencer. Sans certitude de ce que cela produira mais avec la conviction qu’on ne peut plus se contenter de commenter. Ce que ces cinq épisodes ont construit ensemble, ce n’est pas une carte, valable une fois pour toutes, qui devient fausse dès que le monde bouge. C’est une boussole. Elle ne dit jamais le chemin exact ; elle donne un cap, et laisse à celui qui la tient la responsabilité d’avancer, de s’arrêter, de dévier, de renoncer.

Ces cinq épisodes ont permis d’alerter et de préciser quelques impasses :   nommer l’employabilité comme un dispositif de tri plutôt qu’un outil de justice ; comprendre le capitalisme de la finitude dans ce qu’il ferme, occulte et accapare ; sensibiliser au risque de « powerwashing », d’un pouvoir d’agir vidé de sa dimension politique. Nommer ce qui nous conduit dans le mur est nécessaire.

Mais l’écrivain Alain Damasio [5] résume mieux que quiconque la limite de ce seul geste : « Moi je me considère plus comme un lanceur de pistes. Je fais des propositions. » On peut utiliser d’autres images : être des lanceurs de pistes, de fenêtres, de clairières, d’ouvertures, de sentiers. Tout en montrant en même temps le cauchemar vers lequel on fonce. Ces deux aspects sont indissociables. Ce dernier épisode change donc de registre. Place aux clairières ! Histoire d’alimenter notre puissance d’agir, qui n’est ni illusion, ni naïveté.

Habiter, renoncer, agir : trois gestes qui ne valent que tenus ensemble

Habiter, c’est refuser de choisir un métier comme un article de catalogue, pour apprendre à lire et vivre une situation de travail dans ce qu’elle a de concret, de contextuel. Dans ce qu’elle permet de mettre de soi, dans ce qu’elle ouvre comme contribution au monde commun. Habiter, ce n’est pas non plus trouver sa place seul. C’est avoir le souci des impacts de son travail sur l’habitabilité du monde. Ce n’est pas de confort individuel dont il s’agit mais de conscience de nos interdépendances.

Pour cela, renoncer n’est pas un sacrifice. C’est aussi un choix éclairé qui permet de distinguer le choisi du subi, le nécessaire du désiré, la frugalité qui libère de celle qu’on impose aux plus démunis. Mais renoncer seul, sans agir sur ce qu’il reste à transformer, se fige dans le retrait. Il y a des renoncements nécessaires qui ne peuvent qu’être collectifs. Et peuvent être anticipés avant d’être contraints face aux discontinuités et nécessités du réel.

Agir, c’est comprendre que chaque choix professionnel, chaque mode de vie, met un monde au travail plutôt qu’un autre : et que ce pouvoir, une fois débarrassé de son habillage individualiste, ne se vit jamais seul.

Trois clairières à défricher

Une boussole ne vaut que si elle peut s’incarner quelque part. J’ai proposé ailleurs le concept d’Archipels du futur [6] : des tiers-lieux co-construits par les acteurs d’un territoire, ouverts à toutes et tous, où l’on vient à la fois chercher des ressources et contribuer :  pour faire face ensemble aux défis du monde qui vient plutôt que d’y répondre seul [1]. Trois de leurs facettes méritent d’être brièvement évoqués ici.

Développer des espaces-ressources territoriaux sur le modèle des RERS

Imaginons des lieux, à l’échelle d’un bassin de vie, où les questions professionnelles deviendraient des sujets d’échange et de soutien ordinaires plutôt que des épreuves solitaires : des fab labs des bifurcations soutenables, où l’on viendrait tester une idée de reconversion, imaginer des parcours, croiser des bifurqueurs, emprunter du temps et des compétences plutôt qu’affronter seul une page blanche. Les vies professionnelles (et pas uniquement les métiers) y seraient des sujets de dialogue et de controverse féconde.

Le principe qui pourrait les animer existe déjà et a fait ses preuves depuis plus de cinquante ans : celui des Réseaux d’Échanges Réciproques de savoirs (RERS) (7). Leur règle est simple : « Chacun a un savoir à partager. Tout le monde peut apprendre ! Apprendre aux autres et apprendre aux autres ». Personne n’y vient en position de faiblesse et chacun y apporte une expérience, une compétence, un temps disponible, aussi modeste soit-il.

Expérimenter des dispositifs d’exploration de la vie au travail sous forme itinérante

Développons, plus qu’aujourd’hui, un réel droit à l’expérience rémunéré et ouvert. Sa fonction ne serait pas de vérifier ni même de construire un projet mais de faciliter l’entrée dans le monde du travail par l’expérience à partir d’immersions dans des situations de travail réelles où la personne ne se contenterait pas d’observer mais pourrait être parte-prenante. Nous avons de nombreux modèles déjà éprouvés en France [8]. Ce droit pourrait s’appuyer sur 3 principes : Variété des situations de travail ; Mobilité géographique et pluralité des expériences sociales (niveau interrégional) ; Accompagnement à l’analyse de ces expériences (réflexivité) [9]. Cela pourrait permettre de développer un processus d’orientation expérientiel et itinérant, en alternance qui ouvre des perspectives, élargisse les points de vue et ne mette pas la pression sur le « bon choix ». Cela va dans le sens des principes développés par la philosophe L.A Paul [10].

Créer des événements créatifs à propos des vies professionnelles

Sur le modèle de mobilisations collectives (en s’inspirant par exemple des démarches de Grande Lecture Partagée au Québec), on pourrait organiser des rendez-vous locaux et réguliers où les trois gestes de cette boussole seraient mis en récit et en scène plutôt que seulement expliqués : récits de bifurcation, de renoncements collectifs, créations artistiques ayant pour thème les vies actives, ateliers [11], expositions afin que la question professionnelle redevienne un sujet public qu’on partage, dont on s’inspire, plutôt qu’un problème qu’on affronte seul, chacun de son côté. Beaucoup de choses sont faites à propos des modes de vie et du réchauffement climatique. On traite souvent la question du travail mais peu celle des vies professionnelles.

Un double garde-fou

Deux précisions ont traversé toute cette série, et je les rappelle une dernière fois. Rendre son travail soutenable n’est pas affaire de vertu individuelle : les trois gestes ne valent que si les corridors praticables existent, ce qui suppose une transformation des rapports de pouvoir. Et cette exigence collective ne dispense jamais d’agir à son échelle : reconnaître qu’un système nous dépasse, que nous sommes interdépendants ne légitime pas l’inaction. Cela nous incite à agir au « bon endroit », sans garantie, mais avec toute l’énergie disponible.

Tenir le cap, ouvrir des clairières

Une boussole ne dit jamais où vous devez aller. Elle indique seulement où est le nord. C’est toujours à nous de décider, d’avancer, de nous arrêter, de dévier. Ces six épisodes ne referment rien : ils posent une boussole entre nos mains, et des clairières à défricher plutôt qu’un chemin tout tracé.

Ce travail se poursuit dans un essai à paraître fin 2026 : Et si ton travail pouvait changer le monde — Politiser l’orientation ; rendre sa vie professionnelle soutenable, où ces trois gestes et ces pistes seront développés plus longuement.

Et vous — quelle clairière avez-vous envie d’ouvrir, là où vous êtes ?


[1 ]Elise Boutié, Les États-Unis, l’incendie, l’oubli et le déni/ https://www.youtube.com/watch?v=M30fUJAKbeg

[2] Fuck the planet, Le choix du réchauffement/ https://www.arte.tv/fr/videos/117174-001-A/fuck-la-planete-1-3/

[3] L’IA ou le vertige de la singularité, France Culture, https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/a-la-source/a-la-source-chronique-du-samedi-12-septembre-2026-9778753

[4] Bref CEREQ, Des jeunes actifs satisfaits mais en quête d’ailleurs, https://www.cereq.fr/publications/cereq-bref/des-jeunes-actifs-satisfaits-mais-en-quete-dailleurs-les-ressorts-dun

[5] Article sur Alain Damasio dans La tribune de Lyon, mai 2019/ https://tribunedelyon.fr/culture/alain-damasio-lanceur-dalerte-optimiste/

[6] André Chauvet, Accompagner les vies professionnelles en mode incertain, Éditions Qui plus Est, Paris, 2025.

[7] Réseaux d’échanges réciproques de savoirs (RERS), voir les nombreuses contributions de Claire Héber-Suffrin, notamment Apprendre par la réciprocité, Éditions sociales, 2016/ https://rers-asso.org/

[8] Voir à ce sujet l’intérêt bien documenté des PMSMP (Période de mise en situation en milieu professionnel) et les immersions facilitées, https://immersion-facile.beta.gouv.fr/

[9] Plan d’investissement dans les compétences,

[10] Laurie-Ann PAUL, Ces expériences qui nous transforment, Eliott Éditions, 2023

[11] Beaucoup de propositions existent déjà, citons notamment, 2030 Glorieuses, https://www.2030glorieuses.org/ mais également la fresque de l’emploi durable de Solidarité nouvelle face au chômage, https://snc.asso.fr/actions-pour-emploi/developper-initiatives-innovantes/fresque-emploi-durable

Épisode 5 :

Pouvoir d’agir : entre habillage individualiste et leviers politiques ?

Épisode 4 :

Renoncer sans se résigner ? Le « moins » comme puissance d’agir

Épisode 3 :

La justice des possibles : une alternative à l’employabilité ?

Épisode 2 :

Habiter son travail : de quoi parle-t-on ?

Épisode 1 :

Une autre boussole pour les vies professionnelles à venir ?

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