Une autre boussole pour les vies professionnelles à venir ? / Épisode 2
Inhabitable ?
Insupportable ! Invivable ! Inhabitable ! Nous avons toutes et tous prononcé ou entendu ces mots cet été. Canicules sans fin, feux hors de contrôle, orages extrêmes, cultures décimées… nous faisons collectivement et intimement l’expérience de ce qui rend la vie éprouvante. Et inquiétante. Les menaces sur l’habitabilité de régions entières ne sont plus des scénarios improbables. Nous y sommes, et ce n’est que le début.
Dans cet été caniculaire, je relisais le texte de Baptiste Morizot et Laurent Neyret sur l’habitabilité[1], pour « donner au siècle la valeur qui lui manque ». Ils la définissent comme « la capacité de la vie à produire et maintenir, par son activité interdépendante, les conditions dans lesquelles la vie peut se déployer ». L’habitabilité n’est donc pas un état stable, acquis une fois pour toutes. C’est un processus mouvant, qu’il faut sans cesse entretenir. Une valeur cardinale. L’interdépendance y est centrale. Cette habitabilité, Morizot et Neyret nous invitent à la décliner dans de multiples champs de la vie sociale. L’orientation et le travail à venir m’ont semblé de bons candidats.
Travailler aujourd’hui : juste un emploi ?
Peut-on lire les situations de travail au filtre de l’habitabilité ? Est-ce que la démarche est pertinente ? Et si oui, pourquoi et avec quelles limites ? Et qu’apporte t-elle ? Trois raisons m’y poussent. D’abord parce que l’inflation sémantique actuelle autour du « sens du travail » m’apparaît trouble : peut-on déterminer a priori un métier qui aurait du sens ? Ou n’est-ce pas plutôt la relation de réciprocité qu’on noue à une situation de travail — pas à un métier — qui construit ce sens et le nourrit ? Ensuite, pour des raisons plus immédiates : chantiers, salles de classe, bureaux difficiles à vivre par chaleurs extrêmes. Mais aussi, au quotidien, dans ce qu’expriment tant de personnes accompagnées : « Ce poste est devenu invivable »; « Ce travail est insupportable. » Alors, que pourrait vouloir dire un travail habitable ?
Une objection vient tout de suite à l’esprit, et elle est légitime : pour habiter son travail, encore faut-il en avoir un. C’est vrai, et central. Ce n’est pas un point que j’occulte ; c’est le thème du prochain article sur « La justice des possibles ». J’essaie plutôt ici, avec prudence, de faire une distinction entre occuper un emploi et habiter un travail. Non pour les opposer mais bien pour caractériser ces différences. Et en montrer les enjeux en termes de vies professionnelles soutenables.
D’où vient l’idée d’habiter : le détour par le logement et l’urbanisme
Ce n’est pas un hasard de vocabulaire. « Habiter » n’est pas une métaphore décorative : c’est une grille de lecture précise, qui vient de la philosophie et de l’urbanisme. Quand on s’intéresse au logement et à la ville, on est souvent confrontés à la distinction entre occuper un lieu et l’habiter.
Depuis Heidegger, cette notion ajoute une dimension existentielle à la simple occupation de l’espace : habiter, ce n’est pas seulement se loger, être présent quelque part, c’est y déployer une existence, s’y enraciner, y laisser une trace autant qu’on s’en nourrit. Plus tard, l’anthropologue Marc Augé [2] a proposé la notion de non-lieu : ces espaces fonctionnels nés de la mondialisation (aéroports, hôtels, zones commerciales) où l’on est physiquement présent sans jamais se les approprier. On les traverse. On ne les habite pas.
Et le travail alors ?
Peut-on transposer directement au travail ? On peut occuper un poste et exécuter les tâches prescrites sans y laisser quoi que ce soit de personnel. Rien à voir avec les compétences, ni toujours avec le niveau hiérarchique. Cela tient plutôt à la manière dont la situation de travail est pensée : pour faciliter la contribution de chacun ? Ou pour respecter un process prédéterminé ? C’est un peu ça, un travail-non-lieu.
La dématérialisation du travail, et le recours accéléré aux IA génératives créant un taylorisme augmenté [3], intensifient ce phénomène : un poste se réduit parfois à des données saisies dans un outil, un flux à traiter, un tableau de bord à alimenter, sans qu’aucune trace ne subsiste de qui l’a fait. Ce n’est plus seulement le lieu physique qui devient interchangeable : c’est ce que la personne y apporte de singulier qui s’efface. Et cette invisibilité ouvre la porte au remplacement, puis à l’automatisation, puisque seul l’interchangeable se standardise et se mesure. Et ce n’est pas un hasard mais un choix souvent délibéré des organisations pour optimiser.
Un travail qu'on habite laisse un souvenir, vivant, en soi et autour de soi ; un travail qu'on ne fait que traverser laisse aussi des traces — mais souvent des traces numériques, comptées, mesurées et comparées. Des mémoires rationalisées loin de la vie qui vibre, stockées dans les datas de l'oubli.
Ce que « habiter son travail » veut dire concrètement
Habiter son travail n’est pas non plus une affaire de bonheur ou d’épanouissement. C’est un ensemble de conditions précises, qu’on peut résumer en six points[4] non exhaustifs.
— Se sentir, pour un temps, à l’abri. La sécurité nécessaire pour prendre des initiatives, proposer, se tromper parfois, sans craindre la sanction au moindre écart. Sans cela, personne ne prend le risque d’apporter une contribution.
— Mettre du sien. Apporter, à l’intérieur d’un cadre donné, ce qui n’était pas prescrit : une méthode propre, une idée. C’est la latitude laissée à l’exécution.
— Façonner la situation. Avoir une prise réelle sur le cadre lui-même — l’organisation, les priorités, les règles — plutôt que seulement l’exécuter. Un cuisinier qui met sa touche dans un plat imposé n’a pas le même pouvoir que celui qui peut changer la carte : le premier agit dans les marges laissées libres, le second agit sur les marges elles-mêmes.
— Se laisser transformer. Rester perméable à ce qu’on rencontre : une compétence nouvelle, un regard différent sur son métier, parfois une remise en question. Apprendre donc.
— Avoir le souci des impacts. Se soucier de ce que son activité produit réellement : sur les collègues, les usagers, les milieux dont on dépend, les générations à venir. Habiter un lieu, c’est aussi se sentir responsable de ce qu’on laisse derrière soi.
— Pouvoir renoncer. Ne pas rester par défaut, faute d’alternative : savoir qu’un travail devenu invivable peut s’aménager s’il en est encore temps, ou se quitter si ce n’est plus possible. Habiter un lieu, ce n’est pas y rester coûte que coûte — c’est aussi savoir qu’on peut en partir. Cette réversibilité fait partie de l’habitation elle-même ; elle n’en est pas l’échec. Même si on sait que partir n’est pas toujours possible.
Ces six conditions ne fonctionnent pas comme une checklist à renseigner. Elles se retrouvent à des degrés différents selon les situations de travail, les moments d’un parcours, les organisations, les priorités personnelles. A certains moments de sa vie, on peut privilégier une situation de travail avec moins d’initiatives. On peut aussi ne pas être en condition pour partir. Mais c’est bien la potentielle invisibilisation du travail réalisé qui est le critère clé.
Trois précisions, pour éviter les malentendus.
Ces conditions ne sont pas une injonction de plus au bonheur au travail : rien à voir avec les corbeilles de fruits ou les séances de bien-être. C’est une question de conditions effectives, pas d’ambiance. Ce n’est pas un modèle unique : la diversité des formes d’habitation est une richesse à protéger. Nous y reviendrons dans un prochain article sur la monoculture des parcours. Et surtout, ce n’est pas lié à la seule volonté individuelle : cela suppose des conditions matérielles concrètes : temps, sécurité, reconnaissance, marges de manœuvre réelles. Quand elles manquent, ce n’est pas à la personne de compenser seule.
Ce que cela change pour notre boussole des vies professionnelles à venir
Que nous apporte la notion d’habitabilité pour notre boussole des choix professionnels ? Un premier décalage, peut-être. C’est rarement un métier qui est en soi porteur de sens, mais la manière dont on interagit avec une situation de travail : un logisticien peut exercer le même geste professionnel dans une grande plateforme de commerce en ligne ou dans une association humanitaire. Ce n’est pas le métier qui change, c’est la situation de travail dans toutes ses dimensions : ce que je fais ? Ce à quoi je contribue ? Pour qui ? Comment ?
Cela déplace aussi une autre boussole, plus discrète : celle de la réussite individuelle ou de la réalisation de soi. Habiter son travail, ce n’est pas se délier du monde commun. C’est aussi se soucier de ce que l’activité produit pour les autres et les mondes qu’elle traverse. Ce n’est pas non plus se hisser à tout prix en haut des classements. Cela ne critique aucunement l’ambition individuelle. Mais la repositionne dans des enjeux collectifs où on ne peut plus vraiment faire l’impasse sur nos interdépendances et nos « externalités négatives ».
Par ailleurs, il ne s’agit plus de choisir une voie professionnelle comme un article de catalogue, sélectionnée selon ses caractéristiques, mais d’être attentif aux conditions concrètes d’une situation de travail. Ces conditions peuvent évoluer dans le temps, même si le métier reste le même. Cela ne néglige pas la question des intérêts et des différences individuelles mais cela les met à leur place. Et cela peut considérablement réduire l’inquiétude de celles et ceux qui ne savent pas à l’avance et leur permettre de s’ouvrir aussi à des destinations inconnues. De vivre en somme.
Très concrètement, quand on documente les parcours professionnels à partir du réel, la difficulté d’entrée dans la vie active relève plutôt d’un processus sélectif (on est pris !). Et ce sont souvent les contextes de travail (et pas les métiers) qui amènent à partir (ou à chercher à le faire).
— Cette boussole se lit en avançant. Ni sur une fiche de poste, ni même par la seule observation sur le terrain. On peut bien sûr analyser à priori cette situation de travail. Anticiper ce qui peut l’être. Reste qu’on doit en faire l’expérience, en acceptant une part de risque et en sachant qu’on pourra la transformer ou en partir si besoin. Et on sait que cette réversibilité n’est pas distribuée également (j’y reviendrai dans le prochain article).
— Une question de contexte et pas forcément de métier. Une infirmière peut un jour ne plus supporter la pression de sa structure, alors qu’elle aime profondément son métier et qu’elle l’a choisi ; une opératrice qui travaille dans un atelier de reconditionnement de smartphones peut s’y sentir pleinement à l’aise. Alors que les hasards de la vie l’ont amené là.
Mauvaise nouvelle ? on ne le sait vraiment qu’une fois qu’on y est ! Bonne nouvelle : cette incertitude ouvre des possibles, un droit à l’expérience, qui n’est pas un droit à l’échec.
Pourquoi cela compte, maintenant
L’été inhabitable que l’on vit (climat, logement, ville) est peut-être un miroir de ce qui se joue déjà, plus silencieusement, dans l’évolution du travail. Et les inégalités y sont plus visibles. Dans ces situations de travail vécues comme invivables, que faire ? Rester en pensant qu’il n’y a pas d’alternatives ? Que c’est le prix à payer ? Que ça a toujours été comme ça ? Qu’on n’a pas le bon réseau ? Qu’on ne vit pas au bon endroit ?
Peut-être que des points de bascule s’esquissent déjà dans notre rapport au travail. Mais pour habiter, sans doute nous faut-il aussi renoncer, et agir. Personne ne peut porter cela tout seul. La puissance d’agir ne se déploie jamais seule.
Les six conditions explorées peuvent aussi sembler nombreuses, exigeantes, loin du réel de beaucoup de situations de travail. C’est vrai. Et si un travail habitable devient hors d’atteinte pour le plus grand nombre, la question se déplace : quelle place donner au travail dans sa vie ?
Plusieurs réponses existent et chacun explore les possibles en fonction de sa situation. Citons quelques possibilités.
La première : considérer le travail comme un revenu pour vivre, le faire le mieux possible, refuser qu’il nous affecte ou nous culpabilise, le remettre à sa place. C’est une option légitime, tant qu’elle ne devient pas elle-même une nouvelle injonction à « savoir décrocher ». Ou à s’adapter voire se résigner.
La seconde : créer son propre travail, à l’image de ce qu’on veut vraiment réaliser. C’est une option attractive. Le mythe du créateur solo laisse pourtant dans l’ombre combien on reste dépendant d’écosystèmes pour en vivre décemment.
La troisième consiste à porter son attention aux formes de gouvernance et à ce que produit la structure : c’est moins le travail que sa participation à une aventure collective de travail qui sera le levier (coopératives par exemple).
Au service de quel monde à venir ?
Et toutes les variantes existent et peuvent s’hybrider. Il n’y a pas de réponse unique. C’est peut-être précisément là que se loge l’enjeu : si l’habitabilité du travail devient une question collective, existentielle, alors une question plus vertigineuse se pose à chacun : au service de quel monde à venir mon travail contribue-t-il ? Et cette question est également celle des entreprises, quelle que soit leur taille et la nature de leur production : le réchauffement des fonds marins affecte la pêche ; les cultures ne résistent pas toutes aux canicules ; les ressources en eau interrogent de nombreux secteurs ; les événements culturels sont interrogés tant sur leur pérennité que leurs modèles économiques…Dans ce monde qui vacille, les réponses sont nécessairement multiples, collectives et politiques. Interroger l’habitabilité, c’est prendre en compte la modification durable d’écosystèmes qui rendent impossible le statu quo. Ce qui semblait ponctuel et exceptionnel apparaît avec clarté comme structurel et durable. Nous sommes tous concernés et il n’est plus question de simple adaptation aux fluctuations. Comment développer des modèles soutenables ? « L’habitabilité, en bref, est le nom de tout ce que la vie fait pour que la vie puisse continuer à vivre » : Baptiste Morizot, Laurent Neyret. Alors, comment aider la vie ? Comment « S’orienter pour LA vie » comme le disent magnifiquement Aline Muller Guidetti et Sabrina Tacchini [5] ?
Mais c’est aussi une question collective et politique car les situations de travail sont la résultante de choix qui ne tombent pas du ciel.
Et vous — que vous inspire cette notion d’habitabilité ? Pour vous ? Pour les personnes que vous accompagnez ?
Prochain article 18 aout 2026 : La justice des possibles : une alternative à l’employabilité ?
Article suivant : 27 aout 2026 : Renoncer sans se résigner ? Le « moins » comme puissance d’agir
Pour celles et ceux qui me l’ont demandé, la série sera constituée de 6 articles successifs qui sont inspirés d’un essai/manifeste à paraître en fin d’année 2026 : Et si ton travail pouvant changer le monde : politiser l’orientation ; rendre sa vie professionnelle soutenable
[1] Baptiste Morizot et Laurent Neyret, Liberté, Dignité, Habitabilité, Tract Galimard, 2026
[2] Marc Augé, Non-lieu, Seuil 1992
[3] Voir Juan Sebastián Carbonell, Un taylorisme augmenté, Editios Amsterdam, 2025
[4] A croiser avec la clinique de l’activité. Yves Clot, Travail et pouvoir d’agir, PUF, 2017
[5] Aline Muller Guidetti et Sabrina Tacchini, S’orienter pour LA vie, Editions qui plus Est, 2025
